ACADÉMIE EUROPÉENNE INTERDISCIPLINAIRE DES SCIENCES

Ni Dieu, ni gène :
réflexion sur le champ philosophique
Gilbert BELAUBRE -Janvier 2001


          La lecture de l'ouvrage de Kupiec et Sonigo apporte des lignes de pensée qui contribuent à une réflexion approfondie sur les risques fondamentaux de l'Epistémologie, la perte définitive d'intérêt de toute tentative ontologique, l'émergence dans les sciences biologiques, et sans doute aussi dans toute la science, de la primauté à donner à " l'accident ", comme événement de " l'instant " , ces deux caractères de l'existant étant les seuls par lesquels nous puissions avoir contact avec la réalité pour bâtir nos modèles, c'est à dire nos théories, c'est à dire nos représentations.

En outre, nous voyons se dessiner chez ces auteurs une critique de la notion d'information, notion qui apparaît comme l'un des paradigmes de la Biologie Moléculaire, et dont nous chercherons à montrer que l'importation dans la Biologie, comme dans d'autres domaines scientifiques, est un phénomène anthropomorphique banal.

Le risque fondamental qui menace le chercheur (quand il trouve). Nous voyons peu de chercheurs qui échappent au risque de prendre leurs modèles pour des " choses " inhérentes à la réalité qu'ils analysent. Cette chute permanente et généralement inconsciente dans le platonisme, est pour eux un réconfort.

Einstein lui-même l'exprimait sous la forme " à celui qui crée, les fruits de son imagination paraissent si nécessaires et naturels, qu'il ne les considère pas et ne voudrait pas les voir considérer comme des produits de sa pensée, mais comme des réalités données ".(Einstein, Comment je vois le monde, Flammarion, 1958).

La plupart des savants, qui découvrent un domaine à travers une représentation qu'ils inventent, croient découvrir la représentation et l'identifient au monde qu'ils explorent. Tout le problème est dans le contenu du mot " croire ".

Un savant dont le modèle est validé par l'expérience n'a pas à " croire " à son modèle. Il est satisfait, et c'est le but qu'il souhaitait le plus ardemment atteindre. Si nous croyons que les lois de Newton sont " inscrites " dans le grand livre de l'Univers où
le génial Newton est allé les lire, nous faisons un acte de foi aristotélicien qui fait de Newton un " découvreur " et non un inventeur, ce qui est beaucoup moins à la gloire de l'esprit humain. Notons que cet acte de foi rassure, comme le fait encore pour la majeure partie de l'humanité, l'adhésion à des dogmes qui encadrent la pensée.

Le grand Bergson a marqué une sorte d'apogée dans cette attitude qui prétend toucher l'intimité du monde par les " données immédiates " de la conscience. Mais ici nous abordons un domaine connexe, qui concerne les concepts fondamentaux
qu'on met dans notre cerveau dès la petite enfance, et auxquels nous avons beaucoup de mal à échapper lorsque nous interrogeons le monde au-delà de notre environnement immédiat.

Certainement, nous devons à N. Bohr la réflexion la plus approfondie sur ces approches de la réalité, et il aura fallu un siècle d'efforts gigantesques pour apprendre à manipuler avec prudence tous les concepts que la vie quotidienne nous oblige à utiliser.
La fin de l'Ontologie Le discours ontologique est le plus souvent une réflexion sur les relations entre l'être, l'existence, et la réalité. C'est du moins la tradition héritée d'Aristote. Kant a voulu donner comme objectif à l'ontologie de" déterminer tous les concepts et principes de l'entendement" (il s'agit donc des transcendentia scolastiques). Aujourd'hui, ce mot désigne" la métaphysique substantialiste qui se propose pour objet de saisir, sous les apparences, les choses en soi ".(Vocab. techn. et crit. de la Philo., Lalande).

L'ère quantique a balayé cette prétention, et a déstabilisé tous les" concepts" qui" vont de soi" dans le sens commun.
Aussi, il est très intéressant de voir que c'est surtout sur ce thème de suspicion à l'égard de l'ontologie traditionnelle que les auteurs de" Ni Dieu, ni gène" orientent notre réflexion.
Leur critique de la notion d' « espèce » est sans faille; elle nous révèle les positions nominalistes comme des prudences au moins provisoires; la prudence peut aussi se manifester à l'égard de tout système ' instructif" qui nous conduit toujours au recours à une prédétermination qui nous dépasse.

Cette ligne de pensée entraîne dans son sillage, sous d'autres arguments, la mise à mal de toute la théorie du génome" instructif.
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