ACADÉMIE EUROPÉENNE INTERDISCIPLINAIRE DES SCIENCES

Philosophie et Sciences
Sonia CHAKHOFF, Patrice CROSSA-RAYNAUD - février 1999

Pourquoi Philosophie et Sciences au pluriel ?
Probablement parce que l'éclatement du savoir en une multiplicité de sciences différentes est aujourd'hui un fait acquis
et que la philosophie, mise en question non seulement par les sciences exactes mais également par les sciences positives, doit se définir par rapport à des modèles de savoir scientifique qui, de la physique à la sociologie, sont eux-mêmes profondément différents.
Le point de départ de nos réflexions se trouve dans des publications récentes, d'une part, une série d'entretiens de P. Ricoeur et JP. Changeux sur les relations de la philosophie réflexive et des neurosciences, publiés sous le titre "le nature et la règle" (édition Odile Jacob, Paris 1998), qui

nous ont laissé insatisfait , d'autre part, deux recueils d'études consacrées à 'Matière et Mémoire ' de Bergson, 'Cerveau et mémoires' (éditions Osris, 1998), qui présente les actes d'un colloque consacré à Bergson, Ribot et la neuropsychologie et Bergson et les neurosciences (Institut Synthélabo, 1997), qui présente les actes d'un colloque sur la neuro-philosophie tenu à Lille.

C'est d'ailleurs l'œuvre de Bergson qui nous fournira le point de départ de nos remarques.

    1) On sait que 'Matière et Mémoire' tente de renouveler le problème métaphysique des rapports de l'âme et du corps à partir d'une réflexion sur les rapports de la mémoire et du cerveau, en prenant appui sur un matériel scientifique important (Bergson est au courant des publications les plus récentes sur l'aphasie) et sur une critique des modèles associationistes et locationistes du fonctionnement cérébral et de la conscience.

Bergson distingue deux types de mémoire (mémoire pure et mémoire habitude) et refuse de faire du cerveau un organe de conservation des souvenirs.
Le cerveau joue certes un rôle dans les phénomènes de la mémoire mais essentiellement comme organe d'actualisation, de présentification, des souvenirs et non comme organe de conservation et de représentation.

Le cerveau est constitué d'un ensemble de mécanismes qui transmettent
des mouvements et permettent ainsi l'adaptation de l'organisme vivant aux conditions matérielles; le fonctionnement du cerveau doit se comprendre à partir des nécessités de l'action sur le monde matériel et seulement à partir de ces nécessités.

C'est un organe d'attention à la vie présente ;
de ce point de vue, le cerveau mettrait plutôt en nous l'oubli que le souvenir, car, s'il sélectionne les souvenirs utiles à l'action, il occulte tous les autres.

La thèse de Bergson, qu'il juge compatible avec les résultats des sciences de
son temps est double : le cerveau n'a pas de fonction représentative et la mémoire est une réalité purement spirituelle.
L'intérêt de cette démarche est de réaliser une collaboration étroite de la philosophie et de la science; la philosophie interprétant, critiquant, utilisant les résultats des sciences, rectifie les concepts qu'elles utilisent sans toujours les penser clairement, mais à l'inverse formule aussi des hypothèses sinon vérifiables par la méthode expérimentale du moins compatibles avec ses résultats.
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